Nostalgie chérie

Aux alentours de mon anniversaire, j’ai reçu une carte très spéciale, une carte verte… La carte verte. Ce n’est pas la carte qu’on vous envoie pour vous faire plaisir ou sur simple demande. Dans notre cas elle est la somme d’un certain nombre de démarches administratives complexes, de vexations, de stress. Cette petite carte en faisant de nous des résidents permanents est censée, si nous respectons les contraintes administratives qui y sont assorties, nous affranchir des délais de durée de séjours imposées par un visa.

Il y a quelques mois, je m’imaginais exulter de joie en sa possession. Avec les copines, nous avions planifié une fête assortie du dress code « porter du vert ». Nous avions envisagé teindre du vin blanc en vert et nous avions fait la liste de différents aliments festifs… verts. Mais il n’y eu point de fête, ni d’exultation.

Je m’étais convaincue que la perspective de ne pas rentrer au pays cet été, car il fallait être disponible pour notre entretien avec l’immigration, ne m’affecterait pas. Or ce ne fut pas le cas et il faut bien le dire cet été maussade vit naître en moi, pour la première fois en trois ans, un sentiment qui m’était jusqu’alors étranger : le mal du pays. Les raisons en sont multiples.

Mes capacités à m’exprimer

Et oui, j’en suis toujours là… Après trois ans, j’éprouve toujours les mêmes difficultés à communiquer avec mon entourage. Cette incapacité se fait d’autant plus douloureuse qu’elle prend maintenant toute son ampleur dans mon milieu professionnel avec des conséquences allant du simple trouble d’un bambin qui ne comprend pas pourquoi la madame lui répond tout de travers, au fait que je fasse certaines choses à l’envers. Alors je tente d’expliquer aux gamins les plus curieux pourquoi je dois les faire répéter, pourquoi j’ai du mal à prononcer certains mots. « Oh madame… Tu prends l’avion tous les matins pour venir travailler ! C’est un peu compliqué pour toi madame ! »

Lorsque ma progéniture ramène des mots de vocabulaires à la maison, je suis obligée de faire appel à ce cher Google afin d’en connaître la signification. Mais ce n’est pas gagné pour autant car le moteur de recherche a lui aussi parfois du mal avec mon accent. C’est frustrant. Lorsque que Nounou a des soucis à l’école, ou des choses avec lesquelles je ne suis pas d’accord… je la ferme… C’est aussi simple que ça. Je n’ai encore jamais eu les couilles de mettre les pieds dans le plats comme toute bonne mère se doit de le faire quand son gamin rencontre certaines injustices. Je me sens tout bonnement incapable de la subtilité nécessaire afin que mon intervention ne soit pas préjudiciable à ma descendance.

Il y a aussi toutes ces autres situations de la vie quotidienne où tout simplement je ne fais pas répéter mon interlocuteur. Résultats : je me retrouve avec un autre gâteau d’anniversaire que celui que j’avais commandé, je pars à l’opposé de la direction que l’on vient de m’indiquer, je perds le fil d’une conversation et je réponds n’importe quoi. « Comme tu es comique. On est toujours impatient d’entendre ce qui va sortir de ta bouche ! Comme tu es spéciale »… Oui, mais moi, je suis fatiguée d’être spéciale !

Plus douloureusement il y aussi le situation où je ne sais tout simplement pas me défendre. L’autre jour je me suis fait jeter dehors d’un magasin d’antiquité pourtant ouvert sous prétexte que je ne savais pas ce que je voulais acheter, que le monsieur n’avait pas le temps de me distraire ! Je vous passe les détails. En français, je l’aurais retourné comme un crêpe, j’aurais fais un scandale… En anglais je me casse minablement.

En manque de Versailles…

La différence culturelle est parfois douloureuse. Tout l’été, j’ai vu passé des photos d’endroits riches en histoires, de vielles pierres et de châteaux sur les réseaux sociaux et à ma grande surprise, j’ai envié ceux et celle qui les ont réalisées. J’aurais tant aimer réaliser mon petit pèlerinage à Versailles, visiter des musées… Mais en attente du rendez vous pour l’obtention de notre carte verte nous avons du annuler notre retour en Europe. Point de famille, point d’amis et le Mont Saint-Michel que nous devions visiter, j’ai pu m’asseoir de dessus. Ça fait mal. Parce que l’archange Saint-Michel est volumineux, parce que la culture ça me manque, parce qu’on est coincé, même si on a choisi.

Parfois on a juste envie de ce qui est familier, de ce qui rappelle l’enfance, de ce qui est facile à vivre, à appréhender, de relations simples dans lesquelles on se retrouve et on peut être soit même. A la place, il faut au mieux composer, s’adapter, essayer de comprendre, ne pas offenser et au pire, supporter la grossièreté, individualisme… Les incompréhensions sont nombreuses et sources de tensions que l’on désamorce à grand coup de bienveillance et d’amitié. Mais tout de même cela reste fatiguant.

A la place d’un grand bol d’Europe, j’ai eu droit à une grande tasse d’Amérique avec la sensation de plus en plus désagréable d’être en décalage par rapport à mon entourage parce que j’avais envie d’autre chose. Même avec beaucoup d’enthousiasme, l’orange du Tennessee ne peux remplacer les ors de Versailles.

Le nouveau régime

Le soleil brille toujours sur ma jolie petite maison entourée de mon charmant jardin habité de créatures exotiques qui me ravissent aux quotidiens. Mais à l’image de l’oiseau de proie qui a pris mes précieux poissons, le climat politique et social actuel m’a ouvert les yeux sur les réalités d’un pays que j’avais sans doute idéalisé tant mon entourage est positif et chaleureux.

Devant ma révolte, ma tristesse certains compatissent. D’autres me conseillent de fermer les yeux. Rien n’a changé me dit-on ! Les plus motivés et optimistes essayeront de me convaincre des bienfaits du nouveau régime en m’orientant sur d’autres canaux d’information et m’invite à me réjouir en examinant ma feuille d’impôt… Chacun évaluera le progrès à sa façon. Chacun ses priorités : économiques, humaines ou écologiques. Mais tout à un prix.

A juste titre, on me fit remarquer que la situation n’est pas plus brillante sur le vieux continent. Mais ici je suis plus vulnérable. Lorsqu’il m’arrive de partager mon sentiment sur la situation, certains américains, indignés eux aussi, m’envient sincèrement car je peux toujours rentrer chez moi. D’autres sont plus expéditifs: si tu n’es pas contente rentre dans ton pays. Mais si l’on fait preuve d’un peu d’empathie on comprendra que ce n’est pas si simple que cela. Nous avons investi dans ce pays. Nous ne retrouverons jamais ce que nous avons laissé. Je suis bien consciente des écueils de « l’impatriation » et je n’ai aucune envie de vivre cela. D’un autre côté nous ne serons jamais américains, que nous le voulions ou non, peu importe les efforts que nous pouvons faire et indépendamment de l’accueil qui nous est fait… ou pas.

Loin des yeux…

Après trois ans d’expatriation il est temps d’ouvrir les yeux sur certaines relations. Je pense que le pire, ce sont les messages qui restent sans réponse. Derrière les silences ou les sous-entendus, je peux deviner qu’on est trop occupé, parfois trop soi-même trop malheureux pour s’encombrer d’une relations avec la oisive et gâtée femme au foyer à qui tout réussi sans effort…

Je ne vais pas faire mon Calimero, cela ne concerne qu’un très faible pourcentage des contacts que j’ai laissé au pays. Et j’ai aussi pas mal de connaissances ici . Mais…

Lorsque je vais au restaurant avec les copines, vient invariablement le moment où le bruit ambiant, la fatigue associée à mes capacités linguistiques vacillantes, me font perdre le fil de la conversation. Un sentiment de solitude immense m’envahit. Je n’ai alors envie que d’une chose : passer la soirée en compagnie de mes amis en Belgique. Mon esprit traverse l’océan et le souvenir des bons moments passés ensembles me reviennent avec une grande vivacité qui me plonge dans la plus grande nostalgie. Il me faut alors déployer des trésors d’énergie pour revenir à la réalité et retrouver une certaine sociabilité.

Mes remèdes

Sans doute suis je arrivée à la fin de ma lune de miel avec ce magnifique pays. C’est une chose inévitable dans toutes relations que de se sentir un peu déçu, un peu perdu, trahi ou mal mené… Il faut alors se remettre en question, évaluer la situation, se réinventer et si cela en vaut la peine, redoubler d’efforts pour se remettre à flot.

En attendant pour me mettre du baume au cœur, j’ai mes petits pansements :

La cuisine : rien ne vaut un bon plat bien Belge, comme les boulets à la Liégeoise ou les gaufres pour nourrir ma belgitude. C’est vrai, j’ai du mimer « os pour la soupe » chez le boucher pour réaliser le fameux bouillon de ma mami. Mais le goût et le réconfort était au rendez vous.

La télévision : en ce qui concerne mon adaptation, il y a une chose à laquelle je suis totalement réfractaire : la télévision américaine. Si je reste fan de certaines séries, les talk show, jeux télévisés ou autre télé-réalités me laissent perplexe voir dégoûtée. Or, j’adore regarder la télé. Certes, je n’ai pas trop le temps. Mais j’avoue qu’il y a une chose que me soigne mon mal du pays très efficacement : FrenchTV. Un service payant qui permet de regarder, en décalage horaire, une vingtaine de chaînes françaises. Oui, je sais, de nombreux programmes sont disponibles gratuitement sur le net. Mais perso, chipoter, chercher, très peu pour moi. Je veux allumer mon boîtier en temps et en heure pour voir apparaître sous mes yeux éblouis, le charmant et sympathique Stéphane Bern qui soigne si bien mon manque de rois, de reines et de châteaux.

L’amitié. C’est réel : en un clic que peux causer avec mes copines partout dans le monde. C’est efficace : en une parole bienveillante mes amis, ici ou la-bas, réparent et consolent. C’est magique : ici aussi on peut jouer avec les mots, chanter, partager.

Radio Nostalgie : comme la télévision américaine, le programme des chaînes radio locales me laissent perplexe. Je suis extrêmement réfractaire au « bruit » allant de la succession de trois note sans conséquences à l’agression de mes tympans que diffusent la majorité des stations. Il y a bien une chaîne « adulte » mais je n’ai pas encore atteint ce niveau. Il y aussi un chaîne classique Rock mais ils passent plus ou moins la même trentaine de chansons en boucle. La solution : Radio web Nostalgie 80 ! J’ai besoin de ma dose dès que je peux… En allant et en revenant du travail, pour aller faire les courses et surtout pour les longs trajets. Parfois il me vient à l’esprit une pensée saugrenue : je dois être la première personne, la seule et l’unique à descendre la route qui me ramène chez moi dans le soleil couchant, à travers le ciel rose qui caresse les montagnes en chantant « L’Aventurier », « Voyage Voyage », « Capitaine abandonné » ou encore « je suis « belgian » et je le reste et dans le verbe et dans le geste »…

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27 commentaires

  1. Tout ceci me touche chère katrien. Je t’écris bientôt par « malle #postale. Fâche toi un bon coup en francais chez ce con d’antiquaire. Il ne comprendra rien à ce que tu dis et c’est ça qui sera marrant. Gros bisous belges ! Martine

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  2. Très touchée par ce texte , un peu pessimiste !! On se dit que toutes les personnes qui quittent leur pays ont pesés le pour et le contre avant le départ et qu’ ils seront heureux dans leur nouveau pays d’ adoption !! Je vois que ce ñ est pas toujours le cas !! Je vois envoie plein d’ ondes positives , dites vous que vous aurez un jour l’ occasion de revenir pour quelques jours et profiter de ces beaux lieux à visiter !! Comme il y en a aussi très certainement aux états-unis !! Quand aux chansons des années 80, j’ en écoute toujours chaque jours si ça peux vous soulager !! 😂 bon courage !!

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  3. Felicitations pour la carte verte en tout cas , tu n’as pas idée comme tu es chanceuse et même si ce n’est pas ce que tu ressens en ce moment , j’espere que tu te sentiras mieux bientôt et que tu pourras pleinement profiter de ton nouveau statut. L’expatriation ce n’est pas facile tous les jours , je me reconnais beaucoup dans ton article .

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  4. Bon…. j’avoue… égoïstement… je suis ravie de lire que tu as raté le Mont Saint Michel et donc… j’ai toutes mes chances de te voir débarquer ici, chez moi.. à seulement 1h30 du Mont !
    Plus sérieusement… et si cela peut essayer de te consoler… un peu … moi ici, j’essaie de m’adapter aussi … ici, chez moi… enfin.. mon ancien chez moi !
    Juste… je t’embrasse fort 💕

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  5. Salut Katrien, tu as cité toutes les raisons qui nous ont amené à rentrer en France et quitter le Tennessee. Aujourd’hui on laisse dernière nous ces 2 belles années à knoxville et tout ce qui va avec. Bientôt 4 mois que nous avons retrouvé la France et aucun regret et je me suis retrouvée! Bonne réflexion pour cette phase pas si simple. Mais je me souviens que tu l’as tellement attendue cette carte verte. 😁 Bises

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  6. Ce texte est très touchant. Je suis sure que tu manques a beaucoup de personnes au pays. Tu peux être fière de tout ce que tu réalises en Amérique, malgré les quelques difficultés que tu rencontres. Je suis souvent nostalgique des années dansantes avec toi et les filles, de grâce hollogne jusqu’au Créham. Je suis certaine de ne pas trouver ailleurs ce que tes cours m’apportaient. Alors pour me rassurer un peu, je me dis … un jour peut être …

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    • Coucou Nathalie
      Je suis certaine moi aussi de ne jamais retrouver ce que j’ai laissé en matière de danse avec vous. Peut être pour cela que je n’arrive pas à m’y remettre ici. Mais peut être que je devrais au moins essayer… Peut être que toi aussi…
      J’espère que tout va bien pour toi et ta petite famille si jolie.
      Gros bisous!

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  7. Coucou ma belle suis enfin sur ton blog!… Après avoir lu ton dernier texte je n’ai qu’une envie c’est prendre l’avion et venir te faire un gros câlin… aussi élire la meilleure chips lors d’une soirée pyjama! Mais la distance est une incontournable réalité ! Je comprends tes sentiments moi j’aurais pas pu faire le pas… viens vite reprendre un bon bain belge de totale compréhension. Bisous bisous❤❤❤

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  8. Coucou Katrien je suis triste de savoir que tu as le » mal du pays » j imagine bien que ce n’est pas facile au quotidien ! j ‘aimerais être là et pouvoir te réconforter ! je t’envoie ce petit message en espérant te réconforter et que tu souries un peu en te remémorant nos bons moments au boulot, nos photos imitant certains tableaux!
    je te fais plain de gros bisous 😊

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  9. Je compatis … ce n’est pas toujours drôle, et j’imagine que plus la distance est grande et plus le mal du pays est difficile à soigner.
    Petite question: fais-tu partie du groupe Facebook Expats-parents ? On est plein à se remonter le moral quand ça ne va pas fort, et ça fait du bien de se serrer les coudes.

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  10. Coucou Katrien,

    Après avoir lu tous les gentils messages de sympathie que tes amies t’ont adressé, j’espère que tu as reçu de gros calins au niveau du coeur et que cela t’a réchauffé et permis de continuer à avancer et à essayer de voir le positif. Je crois qu’il est normal au fil du temps que ta relation avec ce pays évolue et à mon avis il y a un cap à passer et j’ai l’impression que par la suite il y aura une phase d’acceptation des différences et plus sereine. Je te le souhaite…J’avoue qu’avec le temps, je sens que tu es plus loin aussi et je réalise que tu es sur un autre monde. Cela me rend nostalgique également et j’aime me rappeler tous les souvenirs où l’on a été ensemble.
    Tu me manques de plus en plus et vivement les retrouvailles en décembre !

    Bisous à tous les 3,

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  11. Ma petite katrien
    Je lis bien ton récit et ça me touche. Toutes mes pensées positives vont vers toi. Sache que souvent ont repensent à nos spectacles et tu es une merveilleuse danseuse et je suis fière d avoir été ton élève. Sache que tu es une femme formidable . Courage

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  12. Très beau texte,très touchant. Il est vrai que dans les blogs, la vie semble parfois surfaite! Or il y a toujours des hauts et des bas. Le manque de chez soi est normal. Prends le temps! Bon courage

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  13. Oh ça me touche je ne suis qu’au commencement mais j’imagine bien ton mal être !
    Au resto aussi c’est casse pied !
    Pour l’antiquaire un bon ça te faire foutre connard fais du bien et lui comprendra j’en suis sûr !
    Il y a bientôt les fêtes qui arrivent avec des congés peut être une petite escale express ?
    Bon courage

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    • Merci. Et oui nous retournerons un peu en Belgique. Mais on change et on est toujors coupé un deux..
      J’espère que tout se passe bien pour toi. J’avoue que je n’ai pas trop le temps de lire les autres blogs. Mais parfois je me dis que passerai encore bien à NY et je ferai un tour dans ton établissement! Bisous!

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